Dans le cadre d'un projet global "comment vivre ensemble", un professeur de la faculté des sciences du sport et de l'éducation physique de Lille II intervient dans plusieurs écoles de Ronchinécoles Ferry, Brossolette et Notre-Dame de Lourdes pour une initiation à la lutte, conçue comme facteur de civilité, de sociabilité et de solidarité.
"Vivre ensemble" ! Quand la formule s'inscrit en tête des projets d'école, elle laisse à penser qu'il y a un “souci” pas tout à fait réglé, celui des rapports des élèves entre eux, voire celui des rapports entre les élèves et l'enseignant. La formule désigne en creux une montée de l'incivilité… à gérer, faute de quoi l'enseignant risque fort de faire de la discipline au détriment de l'enseignement .
Au demeurant, ce souci de lutter contre l'incivilité se révèle être une priorité dans la politique de la ville de Ronchin ; à cet effet, les comités de quartiers ont rédigé une "charte citoyenne" faisant l'objet d'un document dont le titre est une question : "comment vivre ensemble ?" ; son contenu est un catalogue de “droits et devoirs” référés à neuf situations de la vie quotidienne.
Convergence de préoccupations mais spécificité des actions : l'école doit apporter sa contribution à la constitution du lien scolaire, sans rien lâcher quant à l'exigence d'enseigner. L'objectif des projets d'école et de leur mise en œuvre ne doit pas être seulement, ni même d'abord, de faire que les élèves se sentent mieux à l'école ; il doit être en tout premier lieu de faire qu'ils y apprennent plus et mieux, ce qui ne peut manquer de faire qu'ils s'y sentent mieux. Apprendre plus et mieux, pour les élèves, ce n'est pas s'en tenir à l'exécution de tâches, c'est mobiliser l'activité requise (intellectuelle et/ou motrice) pour un réel travail d'apprentissage.
C'est à ce niveau d'exigence que la faculté des sciences du sport et de l'éducation physique a tenté d'apporter sa contribution, en accord avec l'inspecteur de la circonscription de Lille3-Ronchin et les directeurs d'école concernés. Le choix de la lutte (activité d'opposition) pouvait paraître bien étonnant, dès lors qu'il s'agissait de "vivre ensemble", de développer le lien social… Ce ne serait pas le moindre des paradoxes que de découvrir combien, en dépit de l'opposition, la lutte peut réunir les hommes pour peu qu'elle réponde à des besoins fondamentaux.
Le recours à l'anthropologie peut aider à redécouvrir les mobiles profonds pour lesquels les hommes ont créé cette activité "lutte". Se réapproprier le sens originel, c'est se donner les moyens de l'exploiter au profit de formes de pratiques scolaires rénovées, en rupture avec les "jeux d'opposition". Il y a, dans le monde, à peu près deux cents luttes. C'est dire que la lutte est extrêmement répandue, diverse aussi. C'est dire encore combien, au-delà de cette diversité, il y a une unité dans les besoins à satisfaire.
L'analyse des luttes africaines invite à penser que la lutte participe d'un rite initiatique pour lequel un enfant acquiert le statut d'adulte. Il y a là le passage d'une identité à une autre. Le combat se faisant à l'occasion de festivités, la nouvelle identité est ainsi officialisée, pour avoir été vue et constatée par l'ensemble des membres du groupe. Une lutte qui participe au développement du lien social : l'initié devient lui aussi membre du groupe, il peut en assurer la défense et le développement.
Ainsi, la lutte, avant de répondre au besoin de s'affronter - cf. luttes olympiques - répondait-elle au besoin de grandir, c'est-à-dire engager des relations nouvelles (pour mieux vivre ensemble) à travers une identité nouvelle. Ce rapport originel au lien social peut-il sous-tendre les pratiques éducatives de lutte d'aujourd'hui ?
Avant de mener plus loin la réflexion, d'avancer des propositions, rappelons que le concept de lien social peut se définir au travers de plusieurs composantes.
Le lien social, c'est d'abord des civilités ; ainsi en va-t-il de la politesse, de la propreté… dont les règles respectées, intériorisées, aident à vivre correctement ensemble. En éducation physique et sportive, ces règles peuvent concerner la mise en place et le rangement du matériel, la tenue vestimentaire spécifique à l'exercice physique… Mais le lien social, c'est aussi une sociabilité, c'est-à-dire des échanges d'un individu avec ses proches (famille, voisins, amis...). Dans le domaine sportif, ce sont les liens qui unissent la communauté des basketteurs, des athlètes… Il y a là une considération authentique pour l'autre, moins formelle que précédemmen (même si les contre-exemples existent). Cette considération se manifeste en acte dans le respect du règlement, qui véhicule le respect de l'autre, et impose de ne pas avoir recours à des interventions spontanées préjudiciables à son intégrité physique. Dit autrement, considérer l'autre, c'est avoir recours à de nouvelles organisations motrices pour être à la fois efficace et respectueux malgré l'opposition.
S'agissant de l'éducation physique et sportive, de quel règlement de lutte l'enseignant a-t-il besoin pour satisfaire à cette double exigence ? Question centrale, puisqu'elle confère à l'EPS sa dimension éthique, sans rien lâcher des acquisitions significatives que toute discipline scolaire doit faire valoir. Question difficile, parce qu'elle demande de se prononcer sur des acquisitions motrices pertinentes, c'est-à-dire compatibles avec leur répertoire d'actions disponibles et exigeant pourtant une transformation radicale de ces dernières.
Le lien social, c'est enfin une solidarité supposant entraide. Mais encore ? Certes, on peut imaginer que cette solidarité puisse se jouer dans les conseils donnés à l'autre à la suite d'observations pour mieux lutter... Mais n'y a-t-il pas à rechercher cette entraide dans l'acte même de lutter ? Questionnement paradoxal, et pourtant... La lutte a ceci de particulier que l'opposition se joue en corps à corps, de sorte que les combattants ne peuvent croiser leur regards.
Sous réserve que ce corps à corps soit correctement organisé, un dialogue tonique peut s'établir. Bien plus "faire corps" avec l'autre, c'est suggérer que le lutteur est (ou peut devenir) l'autre, jusqu'à participer au mouvement initié par ce dernier, pour mieux l'exploiter. C'est à ce titre que la formule lutter "contre" mais aussi "avec" l'autre prend tout son sens. Formule qui suggère une lutte de continuité et invite à mener une réflexion sur les obstacles hypothéquant la qualité de celle-ci. Des obstacles dont les réflexes d'évitement dans le rapport à l'autre, les réflexes de protection dans le rapport au tapis, les réflexes de redressement dans le rapport à la verticale, mais aussi l'organisation spatiale ego-centrée (référée à soi), quand l'organisation spatiale exo-centrée (référée à l'autre) s'impose. Une lutte de continuité, ouverte, dynamique, et non une lutte de blocages, fermée, statique.
Didactiquement, à une lutte de saisies et de force (force des bras), nous choisirons une lutte de déplacements et de souplesse, plus propice à une communication non verbale dans un jeu de postures.
De fait, le thème des “passages arrière” au sol se révèle pertinent pour des scolaires débutants. A cette occasion, le corps peut jouer de cette extraordinaire propriété, celle de passer d'une forme à une autre, de se métamorphoser. Ainsi en va-t-il du lutteur dessous dans son effort pour (re)devenir lutteur dessus et passer, en extension, de corps portant (l'autre) à corps porté (par l'autre).
Développement de la civilité, de la sociabilité, de la solidarité : autant de raisons de poursuivre ces interventions dans les écoles de Ronchin, et même au-delà.
Gérard Vanelstlande
professeur à la faculté des sciences du sport
et de l'éducation physique de Lille II
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