Le débat, un outil de la démocratie



Redonner un sens aux valeurs qui animent la vie individuelle mais également la vie collective est sans doute une mission à laquelle l'Ecole ne peut échapper.

L'évolution des publics scolaires et leur prise en charge éducative nécessitent, de la part des enseignants, de développer et d'adapter à chaque situation particulière de classe une organisation du "débat".

Le débat, un instrument dont l'enseignant doit s'emparer afin de permettre à chaque élève de construire une citoyenneté responsable et réfléchie.

Jacqueline Costa-Lascoux, co-présidente du groupe rédacteur des programmes d'éducation civique au collège, rapporteur pour "L'éducation à la citoyenneté" au Conseil de l'Europe, membre du Haut conseil à l'intégration et de la Commission sur la laïcité dans la République, directrice de recherche au CNRS, rattachée au Centre d'études de la vie politique française et également membre de la Commission du débat national sur l'avenir de l'Ecole, nous apporte son éclairage sur cette importante question de la complémentarité entre la didactique des disciplines et la pédagogie du débat.




Une méthode pédagogique

Depuis le renouveau de l'éducation civique au collège et l'introduction de l'éducation civique, juridique et sociale au lycée, à la fin des années 1990, le débat est une méthode pédagogique à part entière. Les enseignants avaient certes l'habitude d'aménager avec leurs élèves des moments déchange permettant de confronter des faits et des idées, mais les réponses aux questions sous forme de contrôle des connaissances ont toujours été privilégiées. L'organisation même de la classe et le caractère magistral de l'enseignement ont longtemps minoré la place au débat.

Aujourd'hui, les droits des élèves sont reconnus, la démocratisation de la vie scolaire est entrée dans les réformes éducatives et, il faut bien l'avouer, pour capter l'attention des adolecents, les enseignants ne se contentent plus de dispenser un cours. L'expression "Monsieur, çà n'imprime pas !" est révélatrice des obstacles à la concentration intellectuelle que rencontre l'élève qui ne se sent pas impliqué directement. Avec sa vision des choses, son expérience, ses préoccupations, ses jugements, chaque jeune a envie de travailler lorsqu'il se sent personnellement écouté.

Pour s'approprier les savoirs, pour retrouver le goût d'apprendre et "l'envie d'agir", mission assignée officiellement à l'Ecole, il convient désormais d'introduire la parole dans les apprentissages. La pédagogie du débat est alors complémentaire de la didactique des disciplines.


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Réunir les conditions

Le débat suppose des conditions, qui ne sont pas toujours réunies dans le fonctionnement quotidien du système éducatif. La vie de la classe est scandée par le rythme des enseignements disciplinaires répartis en horaires stricts ; les programmes sont alourdis par une somme de savoirs qu'il faut avant tout apprendre et retenir pour, ensuite, en restituer l'essentiel. Or le débat nécessite des conditions matérielles de temps et d'espace, la constitution de petits groupes propices à des prises de parole ordonnées et de façon la plus égalitaire possible. Il réclame, surtout, des conditions intellectuelles. Un éclairage préalable du sujet, même sommaire, est indispensable pour éviter les faux sens ou la tentation du "çà se discute" des émissions télévisuelles, dans lesquelles les stéréotypes et les a priori l'emportent sur l'analyse. Débattre suppose, enfin, un certain sens civique pour accepter le jeu démocratique du pluralisme. Ainsi, les interlocuteurs doivent être instruits du thème abordé et respectueux de la parole des autres.


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Dialogue, conversation, débat

Anobli par la philosophie et par l'art de la rhétorique politique, le débat a pour principe de dépasser le simple dialogue ; celui-ci peut, certes, atteindre les sommets de la réflexion (les Dialogues de Platon) mais il peut, le plus souvent, traiter de tout et n'importe quoi, y compris "parler pour ne rien dire". Contrairement au dialogue, le débat requiert la confrontation de plusieurs points de vue divergents : il réunit donc plusieurs personnes, de façon préférentielle, alors que, comme son nom l'indique, le dialogue s'épanouit dans l'échange dual. Le nombre n'est pas l'essentiel, mais il participe de la qualité de l'échange, pour que le débat ne soit ni un monologue ni une cacophonie.

Le débat ne se résume pas non plus à une conversation, échange de propos courtois, entre amis, dans un salon ou un café, respectueux des usages et de la politesse, qui fut un art au XVIIIe siècle, malheureusement peu pratiqué chez les adolescents d'aujourd'hui, au grand dam des gens cultivés : "on parle, on ne converse plus". Les modes d'expression ont toujours été codifiés selon les coutumes et les normes de l'époque.

Actuellement, cependant, les codes se sont effacés. Il semblerait que l'on communique plus que l'on ne converse : on envoie des messages, des SMS, des courriels ou des e-mails, avec parfois un souci d'interactivité, qui a ses vertus, mais qui a tendance à remplacer le plaisir des mots et le jeu des idées par la réactivité. La terminologie même de la conversation simple disparaît du vocabulaire des plus jeunes ; certains adoptent le jargon du "show biz" - "on envoie"- ou la violence de la langue hachée du rap, le choc des "mots punching ball" qui font impression par leur violence délibérée... quand ce ne sont pas les onomatopées des bandes dessinées.


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Argumenter démocratiquement

Débattre n'est pas converser et ce n'est pas seulement communiquer : c'est beaucoup plus ambitieux que cela. Or, précisément, tout l'art du débat dépend de la capacité à définir le sujet, à en poser les limites, à apporter des éléments de compréhension, à argumenter en distinguant ce qui est de l'ordre d'une opinion de ce qui est un fait avéré, enfin, à faire l'analyse et la synthèse. Les opérations intellectuelles qu'il requiert sont nombreuses et rigoureuses. Les attitudes et les qualités sont celles de l'Honnête homme : apprendre à débattre, c'est apprendre à argumenter démocratiquement.

Lorsque le débat perd de la tenue et que les interlocuteurs s'échauffent dans la spirale d'une polémique où le ton monte, où l'échange devient vif, on ne cherche plus à rebattre des idées, les agiter pour arriver à un avis éclairé, mais on tente de convaincre avec virulence voire d'utiliser la force d'un argument d'autorité ou la mauvaise foi pour "avoir le dernier mot" et supplanter l'autre dans la joute oratoire. Le volume sonore l'emporte sur la force des idées.


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Entre discours et discussion

Autre caractéristique, le débat s'accommode mal des discours, dont le développement ne peut être interrompu parce qu'ils sont d'abord faits pour être écoutés ; la parole ex cathedra, le prêche, l'exposé, la plaidoirie, peuvent susciter des réponses contradictoires, mais après coup : le débat avec l'auditoire vient après. Il serait tout à fait inconvenant, voire contraire aux règlements, d'interrompre celui qui a la parole du haut de sa chair, de son estrade, du parquet (en justice) ou de la tribune (dans une assemblée représentative), lieux qui signifient que le discours doit être entendu pleinement jusqu'au terme du raisonnement. Le débat, au sens strict, met les interlocuteurs sur un pied d'égalité.

Même s'il en est très proche, le débat n'est donc pas une succession de discours et il est plus qu'une simple discussion. Il est toujours plus solennel et mieux organisé que celle-ci. Il évite de mêler les propos intimes, les impressions trop subjectives, ce qui n'effraie pas une discussion libre, "à bâtons rompus". Le débat vise à défendre des arguments après un état de la question. L'expression "débat argumenté" est donc une tautologie, mais, par l'effet navrant d'un effacement de la culture historique, philosophique, politique et juridique, l'adjectif est devenu nécessaire pour préciser le sens oublié de cet art de la démonstration.


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Un art qui s'apprend

Pour débattre, il convient d'approfondir la connaissance du sujet, pour, ensuite, se faire une opinion éclairée, accepter de confronter ce qui est objet de controverse et, éventuellement, développer une thèse. Un véritable débat requiert des compétences chez chacun des interlocuteurs, des compétences qui s'enseignent et s'apprennent, s'expérimentent et s'entretiennent : savoir écouter, exposer clairement, analyser et conclure, décider parmi les diverses possibilités d'interprétation et d'opinions, être en capacité de nuancer ou de changer éventuellement d'avis, de reconnaître le bien-fondé d'une idée émise par un autre interlocuteur.

Cela suppose de renoncer à imposer son opinion à tout prix, être d'humeur à écouter les autres, à apprécier, soupeser, passer au crible ses connaissances et ses convictions, les soumettre au jugement des autres, respecter son adversaire, sa vision des choses et ses croyances ou son savoir. Il est clair que l'on peut être remis en question et que l'on s'expose à la critique. Le débat est toujours une démarche vers autrui, une démarche de l'intelligence et une ouverture du coeur, une attitude de tolérance. Il n'est ni une écoute condescendante ni un jeu de rôles ... pour se donner le beau rôle ou se donner en spectacle. Toutefois, il permet de se mettre à la place d'un interlocuteur pour tenter de mieux comprendre son point de vue et affûter des arguments en sens contraire... jusqu'au moment où il faudra conclure, même provisoirement.


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Organisation et enjeux du débat

Tous les thèmes peuvent donner lieu à débat, sauf les vérités d'évidence, les incohérences ou les propos de mauvaise foi - les pensées totalitaires refusent le débat. Le meilleur débat est celui qui permet à chacun de progresser dans ses opinions personnelles, celui qui fait bouger les choses personnellement et collectivement, qui fait avancer dans la connaissance. En cela, le débat est un apprentissage. Ses conditions sont celles qui président à l'éducation de l'Honnête homme, conscient de ses lacunes mais animé du désir d'apprendre, réflexif mais pas misanthrope, pédagogue mais pas autoritaire, soucieux du regard des autres sans vouloir, de façon narcissique, y trouver nécessairement l'approbation. Le débat suppose un certain courage.

Lorsque les conditions sont réunies, les diverses sources et les outils permettant de définir l'objet et les enjeux du débat doivent être collectés et étudiés. L'une des introductions les plus stimulantes au travail avec les adolescents est de partir de la relation que font les médias d'une question de société, en mettant en regard des documents scientifiques, des textes officiels, des extraits d'oeuvres littéraires ou philosophiques, pour que chacun puisse exercer son esprit critique. L'organisation du débat doit alors éviter que les formules et les images médiatiques ne supplantent la réflexion, que la prise de parole ne soit monopolisée par quelques-uns, que l'implication personnelle n'empêche pas la prise de distance. Le débat est à lui seul un condensé de ce que l'Ecole de la République inscrit dans ses missions : s'informer, se former, retrouver le plaisir de l'échange intellectuel en développant des qualités d'expression, exercer sa raison pour se forger son propre jugement.


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Le débat éduque

Débattre ne demande pas de persuader à tout prix en recourant à la séduction, à la manipulation ou à la démagogie ; ce serait une mauvaise rhétorique que de confondre le débat avec le travestissement des idées ou avec l'expression d'un rapport de force. Le débat participe de l'art oratoire qui, à Athènes, répondait au souci d'éduquer les citoyens et de les aguerrir à la pluralité des opinions, car, dès que les citoyens n'ont plus la capacité de porter un jugement sur les valeurs et les institutions, sur les moeurs et les coutumes, la démocratie est en péril. Loin de fragiliser la fonction de l'enseignant, le débat redonne goût à l'exercice partagé de la Raison en s'appuyant sur les savoirs et les méthodes enseignées.


Jacqueline Costa-Lascoux



Quelques publications de Jacqueline Cosat-Lascoux



  • La citoyenneté en actes - Manuel d'éducation civique, juridique et sociale, éditions Bréal, 2000
  • Sans-papiers - L'archaïsme fatal, avec Etienne Balibar, Monique Chemillin-Gendreau et Emmanuel Terray, éditions La découverte, 1999
  • Les trois âges de la laïcité, éditions Hachette, 1996
  • Les hommes de Renault - Billancourt. Mémoires ouvrières de l'Ile Seguin - 1930-1992, éditions Autrement, 2004

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